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Mérimée en 1825 et Mérimée en Clara Gazul, dessin d'Étienne Delécluze


Mérimée en 1825 et Mérimée en Clara Gazul, dessin d'Étienne Delécluze



Mystificateur

Les nombreuses mystifications de Mérimée

Son goût pour la mystification assure à Mérimée une place à part dans la littérature de son temps. Dans son premier livre, le Théâtre de Clara Gazul (1825), il se fait passer pour une comédienne espagnole. L'ouvrage est illustré d'un portrait de celle-ci, mais qui est, en fait, le portrait de Mérimée lui-même, orné d'atours féminins, et l'introduction est signée par un nommé Joseph l'Estrange, le prétendu traducteur des pièces. Deuxième supercherie célèbre, Mérimée fait paraître, en 1827, sous l'anonymat, La Guzla, dont le sous-titre, Choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Croatie et l'Herzégovine, fait passer pour d'authentiques créations populaires des morceaux de son invention. Là aussi, l'introduction est signée par le prétendu traducteur, de nationalité italienne cette fois, et grand spécialiste de l'Illyrie.
La mystification prend : plusieurs pièces de La Guzla sont traduites et données pour authentiques par des savants anglais et allemands, ainsi que par Pouchkine et par le poète polonais Mickiewicz. Mérimée multiplie pourtant les indices : le seul nom de Joseph "l'Estrange" suffit pour suggérer le caractère factice du document ; Guzla est un anagramme de Gazul… L'auteur souhaite à l'évidence être reconnu : dans quelques exemplaires du Théâtre de Clara Gazul, le portrait de la comédienne est un cache superposé au sien propre, et à Goethe, il envoie La Guzla dédicacée par "l'auteur de Clara Gazul".
Lettre de Prosper Mérimée à Requien du 22 mai 1837. Voici…une ballade russe de Pouchkine, qui est très jolie. Elle est intitulée Le Hussard et il y est question d'un hussard qui va au sabbat après avoir bu mainte rasade d'eau-de-vie. Le dit Pouchkine a traduit en russe La Guzla. © Bibliothèque municipale d'Avignon

Lettre de Prosper Mérimée à Requien du 22 mai 1837. " Voici…une ballade russe de Pouchkine, qui est très jolie. Elle est intitulée Le Hussard et il y est question d'un hussard qui va au sabbat après avoir bu mainte rasade d'eau-de-vie. Le dit Pouchkine a traduit en russe La Guzla. © Bibliothèque municipale d'Avignon

Une tendance profonde

Cette tendance à la mystification ne s'exprime pas uniquement dans les œuvres de jeunesse : Mérimée feint d'être un critique anglais dans son "Salon de 1839", publié dans la Revue des Deux Mondes ; tout en suggérant que ses narrateurs sont les avatars du sujet de l'écriture, c'est-à-dire de lui-même, il leur prête des identités variées : archéologue, traducteur, savant, officier d'artillerie, de marine… Sans doute, on peut considérer ces documents faussement authentiques comme des exercices littéraires : si la supercherie prend, la réussite littéraire est confirmée. Mais la propension à mystifier se laisse aussi comprendre comme un moyen de concilier des identités éloignées les unes des autres qui furent celles de Mérimée lui-même, et, ce qui est peut-être plus important encore, comme un moyen de mettre à distance des oppositions internes du moi qui s'exprimeront, dans l'œuvre de fiction, sur le mode de l'affrontement du héros avec le double ou avec la femme.