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Carmen et Don José, aquarelle  de  Prosper Mérimée, 1845 © Gallica, Bibliothèque nationale de France

Carmen et Don José, aquarelle de Prosper Mérimée, 1845 © Gallica, Bibliothèque nationale de France



Bohémienne

La diseuse de bonne aventure, huile sur toile par Claude Bonnefond. Château de Compiègne © RMN

La diseuse de bonne aventure, huile sur toile par Claude Bonnefond. Château de Compiègne © RMN

Le mythe de la bohémienne

Carmen et Esméralda, deux figures emblématiques de la bohémienne dans la littérature française du XIXe siècle. L'une et l'autre allient l'attrait de l'exotisme, le pouvoir de la magicienne, la force de la séduction. Mais, à la différence de Hugo, qui semble vouloir effacer cette étrangeté en faisant d'Esméralda une enfant enlevée, Mérimée crée avec Carmen le mythe de la bohémienne, obéissant à la seule "loi d'Égypte", qui exige la soumission absolue à l'intérêt de la tribu, et prisant, par dessus tout, la liberté de mouvement. De Mila dans La Chronique du règne de Charles IX à la jeune fille dans Djoûmane, Carmen a de nombreuses sœurs dans l'œuvre de Mérimée. Aucune ne possède cependant autant de relief qu'elle. Aussi inspira-t-elle l'opéra de Bizet, qui fait oublier parfois l'originale.
Une figure de la transgression
La rencontre de la bohémienne correspond à une plongée dans l'inconnu, en raison de l'attitude de Carmen, d'abord (tous ses actes sortent de l'ordinaire : elle chante, danse, lit les lignes de la main, sait guérir les blessures, se livre à la contrebande et au vol), et, plus profondément, en raison de l'incertitude de son origine qui fait d'elle, partout, une étrangère (1). On peut voir en Carmen une figure de la transgression, non seulement parce que sa beauté échappe aux codes, mais parce que sa nature insituable et mêlée ébranle les frontières entre humanité et animalité et rend caduques les lois sociales.
Carmen incarne en priorité deux valeurs : elle est d'abord une grande figure de femme fatale et un symbole de liberté. L'amour, ambigu, dévastateur, qu'elle porte à don José se laisse comparer à celui d'Iseult, mieux, à celui de Manon Lescaut. La fleur de cassie qu'elle jette au front de don José remplace la flèche ou le philtre de l'amour ; elle s'attache son amant de manière définitive. Elle croit au destin (confondu pour elle avec Mère nature) : tout est écrit d'avance, on ne peut lutter ni contre l'amour, ni contre la mort. Mais au dessus de l'amour, Carmen place la liberté, celle des nomades, qu'elle défend coûte que coûte : "Pour les gens de sa race, écrit le narrateur, la liberté est tout, et ils mettraient le feu à une ville pour s'épargner un jour de prison" (2).
(1) Mérimée, Carmen, dans Théâtre de Clara Gazul. Romans et nouvelles, éd. Jean Mallion et Pierre Salomon, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1978, p. 993 et p. 950.
(2) Ibid., p. 963.