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L'HISTORIEN



Aphrodite dite Vénus d'Arles, d'après Praxitèle, vers 360 avant notre ère. Musée du Louvre © RMN

Aphrodite dite Vénus d'Arles, d'après Praxitèle, vers 360 avant notre ère. Musée du Louvre © RMN



Vénus

Manuscrit de La Vénus d'Ille, page de titre © Bibliothèque nationale de France (Manuscrits, N.a.fr 25740)

Manuscrit de La Vénus d'Ille, page de titre © Bibliothèque nationale de France (Manuscrits, N.a.fr 25740)

Singulière Vénus

"La Vénus d'Ille n'a jamais existé", répond Mérimée à Éloi Johanneau qui l'interroge sur l'origine de sa Vénus (1). Esthétiquement, elle tourne le dos aux critères de beauté habituels. L'identification première - "C'était bien une Vénus, et d'une merveilleuse beauté" - est aussitôt suivie d'une différenciation : la statue frappe par "l'exquise vérité" de ses formes qui semblent "moulées sur nature" (2). Une seule fois, Mérimée a admiré dans une statue cette imitation de la nature poussée jusque dans ses moindres détails : c'était dans La Vénus de Vienne en 1834. Mais la fascination qu'exerce la Vénus d'Ille - qui oblige celui qui la regarde à baisser les yeux - ne doit rien à celle de Vienne : elle tient à son expression féroce et ironique. Certes, avant Mérimée, il y eut d'autres auteurs pour raconter l'histoire d'une statue de Vénus qui s'anime et vient rechercher l'imprudent fiancé dont elle a reçu la bague (voir par exemple le récit de Guillaume de Malmesbury, De Gestibus regum anglorum au XIIe siècle et celui d'Hermann Corner repris par Villemain dans Histoire de Grégoire VII en 1834), mais le récit de Mérimée a une force qui lui est propre.
Manuscrit de La Vénus d'Ille, folios 17, 18 et 18 verso © Bibliothèque nationale de France (Manuscrits)

Manuscrit de La Vénus d'Ille, folios 17, 18 et 18 verso © Bibliothèque nationale de France (Manuscrits)

Vénus à sa proie attachée

L'auteur arrache la déesse au contexte romain, pour l'ancrer dans le Sud-Ouest de la France - Ille désignant Ille-sur-la-Têt, village du Roussillon qu'il avait visité en novembre 1834. En même temps, il se plaît à disperser à l'arrière-plan du récit des éléments empruntés à la mythologie gréco-romaine (le mariage du héros a lieu un vendredi, jour de Vénus ; Jean Coll, qui déterre la statue, devient boiteux comme Vulcain, etc.). De manière plus générale, le jeu de convergence de différents points de vue, populaire, savant, littéraire, suggère que cette statue qui s'anime pourrait être l'habitacle d'une véritable déesse, d'une puissance surnaturelle et maléfique qui exige que celui qu'elle aime lui soit sacrifié. Les vers de Racine, "C'est Vénus tout entière à sa proie attachée", bien qu'énoncés avec ironie, gardent la force de la tragédie (3). Mérimée renoue avec les anciens cultes, laissant deviner que les anciens dieux ne sont pas définitivement morts.
(1) Lettre à Eloi Johanneau, 11 novembre 1847, Correspondance générale, éd. Maurice Parturier, avec la collaboration, pour les tomes I à VI, de Pierre Josserand et de Jean Mallion, t. I-VI, Paris, Le Divan, 1941-47, t. VII-XVII, Toulouse, Privat, 1953-64, t. V, p. 200.
(2) Mérimée, La Vénus d'Ille, dans Théâtre de Clara Gazul, Romans et nouvelles, éd. Jean Mallion et Pierre Salomon, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1978, p. 738.
(3) Ibid., p. 739.